Koyo

25-29 septembre 2011


D'Addis à Waliso


8h du matin. Je quitte la maison, située dans le quartier d'Atlas - nom donné en raison d'un hôtel appelé Atlas Hôtel - près du quartier de Tchetchnya - prononcez Tchetchenia (Tchetchénie) - un des quartiers " red light " de la capitale, où l'alcool et les prostituées sont omniprésents, pour le quartier de " Mercato ", le plus grand marché d'Afrique, et sa gare routière, d'où partent de nombreux bus et minibus vers toutes les directions - Addis Abeba étant au centre du pays. Ma première destination : Waliso, à une centaine de kilomètres  et à 2 200 mètres d'altitude (cf album photo Waliso).

Après deux heures et demi de trajet dans un bus d'origine indienne, et un long somme, me voilà arrivé à destination, au Sud-Ouest de la capitale, en région Oromo. Je contacte Kumsa et Teshale, deux éthiopiens de la famille de Wako - je dois le rejoindre à Koyo - que j'avais rencontré lors de mon premier passage à Waliso. Après de longues embrassades, l'échange de souhaits pour nos familles et les dernières nouvelles, nous nous dirigeons vers un boui-boui - restaurant local, gargotte -  pour déguster un cutfo, une sorte de steak tartare, à base de viande crue de zébu hachée menue agrémentée de beurre liquide, d'épices, et de fromage à base de lait de vache. On le mange à la cuillère, avec de l'injera ou du " false banana bread ", au choix. La " ville " est en pleine effervence car la célébration de Maskal (ou Masqual) est dans deux jours, le 27 septembre. Voitures, vélos, tuk-tuk et piétons portent le drapeau éthiopien.

De Waliso à Dulala

Après le repas, je continue ma route vers Dulala, à 25 km de Waliso, au pied des montagnes, à 2 400 mètres d'altitude. Changement de moyen de transport :  la moto cross plus ou moins capricieuse de Teshale. Nous traversons Waliso vers l'Ouest puis bifurquons sur une route d'asphalte et de pierres qui se transforme rapidement en piste poussiéreuse. Il n'est pas évident de garder l'équilibre sur une piste qui porte les stigmates de la saison des pluies - crevasses, rigoles... - surtout avec un passager et un sac, mais Teshale s'en sort plutôt bien. La pluie qui s'abat sur la campagne nous force à nous arrêter, et à nous abriter pendant une heure dans une petite cabane d'agriculteur qui sert à entreposer le bois et les feuillages durant la saison des pluies. Les alentours sont verdoyants, peu arboré, et riches en cultures : maïs, blé, thef, faux bananiers - bananiers sans régimes dont la chair est utilisée pour fabriquer une sorte de pain très compact et riche appelé false banana bread. Lorsque la pluie cesse nous reprenons la route sur une piste détrempée et boueuse. Avec 170 kilos de charge, la conduite est de plus en plus périlleuse, et je décide donc de faire les 10 derniers kilomètres à pied. Bien m'en a pris car la roue arrière de la moto était dangereusement dégonflée, et Teshale a basculé cent mètres plus loin. Avec tous ces aléas, nous avons mis quatre heures pour atteindre Dulala, alors qu'il faudrait à peu près une demi-heure en tant normal. Cela ne m'a aucunement dérangé, mais Bruno, le cousin de Wako m'a attendu durant tout ce temps à Dulala avec un cheval, car il faut ensuite rejoindre Koyo, dans les montagnes, à 3 000 mètres d'altitude.

De Dulala à Koyo

Arrivé à Dulala, la pluie se remet à tomber, il est tard, mais nous décidons d'entamer l'ascension vers Koyo. Deux heures de marche nous séparent du sommet. Désormais, la piste a fait place à un chemin en terre ocre, défoncé, qui serpente à travers des bosquets d'épineux. Après une heure de marche sous la pluie, le froid - il fait environ 15 degré - nous descendons un apic vers la rivière afin de passer à gué. Avec la fatigue, le froid et les pierres glissantes, mon sac qui pèse de plus en plus lourd, je perd l'équilibre et me retrouve dans la rivière, avec de l'eau jusqu'aux genoux. Bruno est désolé pour moi, mais je prends cette chute avec le sourire, car de toute façon, j'étais déjà trempé, alors un peu plus ou un peu moins, qu'importe ! Mais l'ascension se corse, le cheval tombe lorsque nous remontont l'autre versant. Je fermais la marche donc rebelotte, je tombe aussi et dévale la pente sur 10 mètres. Ca devient assez dur, et j'ai l'impression d'être Jeremy Irons dans le film " The Mission " lorsqu'il porte son sac de pierres en pénitence, glisse, et recommence à monter à travers la forêt amazonienne. J'ai toujours pensé que voyager en Ethiopie se méritait. J'en fait l'expérience aujourd'hui, mais avec un certain sentiment de bonheur ! Je ffais les cinq derniers kilomètres à cheval, et Wako, qui nous attend à 300 mètres des habitations de la communauté, ne manque pas d'en rire. Il fait nuit désormais, et la température est descendue sous la barre des dix degrés.

Koyo

Nous pénétrons dans une maison faite de terre et de paille compressé, au toit de tôle et au sol en terre maculé de brins d'herbe frais - le vert porte chance et amène de bonnes choses. Il y a environ 12 personnes - 9 hommes et 3 femmes - qui sont assis dans la pénombre et discutent en buvant de l'arake - alcool de blé local. Wako les avaient prévenus de mon arrivée, donc lorsque j'entre, cris, éclats de rires et étonnements complètent les applaudissements. Wako m'explique qu'aucun occidental ne vient jusqu'ici, sauf s'il les invite. Le dernier était un allemend, il y a deux ans ! Après avoir longuement salué l'assemblée, je m'assoies pour déguster à nouveau un cutfo. Ils ont tué un zébu ce matin en prévision de la fête de Maskal. Seul un des hommes parle un peu anglais. Ils parlent seulement oromique, et ne comprennent pas non plus mes quelques mots d'amharique, la langue nationale. Wako est donc obligé de me traduire les paroles du sage de la communauté, qui bénit l'arake et la bière locale, également à base de blé.
 
Après le repas, nous rendons visite au cousin de Wako avant de nous rendre dans sa maison. Wakoo n'est pas né ici, mais il y a grandit, se rendant à l'école à Waliso à pied le lundi, et rentrant à Koyo le vendredi. Son père est né dans cette maison batie par son grand-père. Il a participé à la guerre contre les italiens qui occupèrent le pays à partir de 1935 avant d'être renvoyés chez eux en 1941. Nous sommes quatre à dormir dans la pièce principale de la maison, à même le sol - mon duvet est assez épais pour - ou sur des matelas de pays enrobé de toile de jute.

Réveillé aux aurores, 6h30, avec le soleil, je découvre la campagne environnante. Après une toilette de chat, il n'y a pas d'électricité ni d'eau courante, nous nous rendons chez la tante de Wako pour la cérémonie du café, à 300 mètres en amont de la maison. En entrant dans la petite cour, je tombe nez à nez avec deux zébus, cinq moutons, deux chiens et un chat qui se prélassent au soleil. Les plus riches des habitants ont deux habitations : une hutte traditionnelle plus ou moins grande et haute, et une maison rectangulaire en terre pour les invités. Nous prenons donc le café dans la maison qui, étrangement, est vide, et ne sert à rien ni personne sauf à manger ou boire le café lorsque d'autres personnes de la communauté viennent. Ici, le café est servi avec du sel ou du beurre. J'ai essayé les deux recettes, et bien que je le préfère avec ou sans sucre, avec du beurre c'est assez bon. En revanche, café et sel ne sont pas un bon mélange pour moi. Il est désormais 8h et nous prenons notre petit déjeuner : pain fait maison et fromage de vache accompagné d'épices et d'épinards hachés. C'est un régal pour moi qui ne peux absorber aucune nourriture sucrée quelque soit l'heure. Wako, que je connais depuis mon arrivée en Ethiopie, s'étonne toujours de me voir manger et boire la même chose que les éthiopiens, sans n'être jamais malade. L'eau est le premier facteur de problèmes intestinaux ou pire, mais la source est située en amont des habitations donc aucune chance de pollution par matières fécales ou pesticides. Un des habitants les plus lettrés de la communauté nous rejoint avec Bruno et nous quittons la cpmmunauté pour une école primaire, à 40 minutes à pieds à travers les montagnes...

 

Après la rédaction de lettres destinées à l'ONG en Allemagne, nous reprenons notre route à travers monts, vallées et champs pour nous rendre chez un des professeurs pour le repas. Au menu, false banana bread et bouillon de boeuf épicé. Si la préparation du repas demande un temps considérable, en revanche, le déjeuner et le dîner sont expédiés en une vingtaine de minutes. Le café, quant à lui, n'est servi que trois quarts d'heure plus tard car cela répond à un vrai mode opératoire.

 

La célébration de Maskal

 

Après un peu de repos, nous préparons le bois pour la célébration de Maskal, et les fagots que nous porterons sur le bûcher. Ils sont fait à base de branches fines et longues d'environ deux mètres, attachées entre elles avec de l'écorce et agrémentée de différentes herbes. La tradition veut que le père de famille - où le plus âgé si le père est décédé ou absent - allume son fagot à l'intérieur de la maison, puis transmette son "feu" aux autres hommes de la famille. Le père ou l'aîné à le plus gros des fagots. Le soir venu, Wako allume donc son "feu" à l'intérieur, me le transmets et nous marchons vers le bûcher, en procession les uns derrière les autres, notre "feu" sur l'épaule, et, pour la plupart, la lance de leurs ancêtres ou leur bâton de marche dans l'autre main. Une fois toutes les branches réunies, le sage de la communauté applique sur nos têtes un peu de beurre, en mémoire des ancêtres, de la terre et pour nous apporter fertilité et protection. Pendant une dizaine de minutes, il revient sur l'histoire de la communauté, l'importance de transmettre aux jeunes ce savoir et la préservation de ces terres fertiles. Il termine son allocution par une bénédiction de chacun d'entre nous et de l'arake. Lorsque Wako me traduit le discours, une sensation étrange mais agréable m'envahit, comme si je pouvais ressentir et me souvenir de ces temps anciens, comme si j'avais la connaissance originelle et faisait partie intégrante de cette terre et de ce peuple. il va de soi que ces paroles m'ont également beaucoup touchées, rapport à mon histoire personnelle, et j'ai une pensée particulière pour la, les familles dont je fais partie et dont j'étais le seul représentant physique. L'ensemble des montagnes alentours s'allumaient de mille feux.

ancien drapeauPour la population Oromo, la célébration de Maskal correspond à la nouvelle année, mais pour la majorité des éthiopiens chrétiens, et particulièrement les orthodoxes, c'est la célébration de la sainte croix. Selon les dires de mes différents interlocuteurs, cette fête est devenue nationale après que Ménélik II ait créé "La Nouvelle Fleur, Addis Abeba" au centre du pays. Avant cela, on parlait du "Royaume d'Axoum ou Axum ", au Nord de l'Ethiopie, majoritairement orthodoxe. Ayant régné durant la conquête italienne au XIXè siècle, il prit le nom de "Conquering Lion of the Tribe of Judah", littéralement "le Lion Conquérent de la Tribu de Judas" - rapport au fils du Roi Salomon et de la Reine de Sabbah qui aurait ramené l'Arche d'Alliance, coffre renfermant les Tables de la Loi reçues par Moïse de la main de Dieu, en Ethiopie, et dont il est ou serait le descendant. Le coffre est visible dans une des église du lac Tana (Nord-Ouest de l'Ethiopie). Orthodoxe, il créa le fameux drapeau éthiopien orné de trois bandes horizontales vert, jaune, rouge, avec, en son centre, un lion arborant une couronne et tenant dans une de ses pattes un sceptre orné d'une croix. Ce symbole sera plus tard repris par Hailé Selassié qui deviendra Empereur sous le nom de Hailé Selassié 1er et donnera, malgré lui naissance au Rastafarisme suite à son allocution à la SDN en 1963. Maskal est donc une fête tant religieuse qu'historique. C'est pourquoi les éthiopiens sacrifient un mouton, un boeuf ou un poulet pour les moins riches. Dans certaines régions, de longues marches processionnaires sont organisées.

Le lendemain, un Conseil de la Communauté était organisé par Wako afin de discuter des possibilités pour les habitants de s'unir autour du projet associatif, d'élire un représentant et de mettre en commun leurs ressources - logements et chevaux - en vue de développer des trekkings et l'écotourisme pour de petits groupes. Durant plus de deux heures, les hommes échangent, débatent et tentent de trouver un compromis qui arrange chacun sous l'abre centenaire qui marque le carrefour de plusieurs chemins. Etant donné l'heure déjà avancée de la matinée, et le temps nécessaire pour rejoindre Dulala, nous décidons de rester une journée de plus car nous risquons de rater le seul bus qui fait la liaison avec Waliso.

La température est à son maximum, le soleil au zénith, mais nous partons tout de même marcher dans la montagne pour voir les grottes, ou plûtot les excavations rocheuses dans lesquelles les combattants éthiopiens se protégeaient des Italiens lorsqu'ils envahirent l'Ethiopie entre 1935 et 1941. Personne ne sait combien d'Italiens et d'Ethiopiens y laissèrent la vie, mais cet événement est synonyme de fierté pour la communauté car ils combattirent avec peu en comparaison de l'armée italienne. Cette période de l'histoire est également mémorable pour l'Ethiopie toute entière et a amené certains changements dans le monde. En effet, suite à l'invasion italienne, l'Empereur Hailé Sélassié 1er s'est rendu, en 1936, au siège de la Société des Nations - ancêtre de l'ONU - pour plaider la cause de l'Ethiopie face à la violation des différents traités par l'Italie. Ce discours, en plus de la personnalité et des actions menées par l'Empereur Ethiopien lui vaudront d'être considéré comme un prophète. C'est la naissance du rastafarisme. En passant, l'origine du terme rastafarisme vient de "Ras" qui signifie "tête" en amharique, mais également "celui qui gouverne", et "Tafari" est le prénom de naissance d'Hailé Sélassié (Tafari Makonnen). Ce mouvement religieux n'a pas été créé par les éthiopiens, mais par les descendants d'esclaves caribéens qui ont vu en Hailé Sélassié et l'Ethiopie, un messie et une terre promise puisque non colonisée, berceau de l'humanité et liée à l'histoire religieuse du monde.

Malgré la faim et la soif qui se font sentir, nous continuons notre marche jusqu'à une cascade. Il n'est pas évident d'y accéder, et Wako n'en connaissait pas l'existence, mais une douche fraîche vaut bien quelques suées, chutes et égratignures. Sur le chemin du retour, nous croisons des enfants bergers arborant le traditionnel bâton de berger et le coiffé d'un "chech". Un des adolescents qui nous accompagne aperçoit un serpent vert et blanc d'une vingtaine de centimètres, et j'ai à peine le temps de le voir avant qu'il le tue. L'explication de ce geste n'a rien à voir avec la possible venimosité du reptile. Son origine est religieuse, le serpent, dans la Bible, étant à l'origine du péché originel et le renvoi d'Adam et Eve du Jardin d'Eden.

Le jour du départ, nous nous levons à l'aurore pour faire la tournée de toutes les familles avant notre départ. Il est à peine 9h, et je me dois, par respect, de boire au moins un verre d'arake avec mon café. Cet alcool, bien que léger, a un très fort goût de blé et son odeur ressemble à celle de l'alcool pur, ce qui me donne un double haut le coeur. 10h30, nous entamons notre descente vers Dulala. Sous le soleil, le chemin est plus agréable et facile qu'à l'aller. Plus court aussi. Après une heure et demi, nous atteignons Dulala, juste à temps pour le départ du bus. Il est bondé, mais je trouve une place sur un coffre en métal, derrière le siège du conducteur. Adossé contre son siège, j'observe, à travers la fenêtre, cette piste que j'ai arpenté en sens inverse sous une pluie battante. Elle en porte les stigmates, et le bus gîte dangereusement lorsqu'il passe certains gués ou ornières qui balafrent la piste. Après une heure, nous atteignons sains et saufs Waliso et retrouvons Kumsa et Teshale pour partager le repas. Puis c'est à nouveau quelques heures de minibus pour rejoindre Addis Abeba et sa pollution.

Heureux de retrouver mes collocotaires, une mauvaise nouvelle calme mes ardeurs : nos collocataires Yéménites sont recherchés par la police fédérale éthiopienne car ils ont pris part à la révolution au Yémen, et que les deux pays ont des contrats d'extradition. Mais c'est une autre histoire que je vous conterais plus en détail un autre jour...